Pour Schopenhauer, vivre est une souffrance. L'existence n'est qu'une suite de peines et de tourments. Il n'y a point de désir qui ne soit suivi de déception, de plaisir qui n'ait pour contrepartie la lassitude, de jouissance qui n'amène le dégoût. Et combien misérable est en lui-même le cours de la vie! Le passé ne nous appartient plus; le présent n'est qu'un moment qui fuit sans cesse, qu'on ne perçoit qu'alors qu'il s'évanouit; l'avenir est une page fermée et indéchiffrable. L'enfant n'a point conscience de soi; le jeune homme, plein de démence et d'illusions, cherche à embrasser des fantômes et à réaliser des rêves; l'homme mûr, désenchanté, se fatigue pour maintenir une existence dont il connaît la trame fragile, et voit déjà le terme prochain; le vieillard assiste à sa destruction, torturé par la maladie et miné par le chagrin. Tout est vain, et en particulier rien n'est plus vain que l'amour qui d'abord embrase l'être humain d'un transport qui semble l'élever au-dessus de lui-même. L'amour n'est que la manifestation de la volonté, du will, qui cherche à produire la vie, dans son appétit insatiable à se manifester, et tout ce qui fait prendre aux actes de l'amour un charme souverain, n'est que la tromperie de la volonté qui nous dupe et nous enivre, afin de nous amener à entretenir la vie. L'homme, pour Schopenhauer, n'est donc qu'un éphémère, qu'une manifestation fortuite d'une puissance occulte, et, à celui dont le cerveau est assez développé pour approfondir la nature des choses, la vie n'apparaît que comme une farce lugubre qui se joue dans la douleur et les angoisses. Arrivé là, il n'y a plus qu'à conclure, comme les bouddhistes, que, la vie étant un mal, il vaudrait mieux qu'elle n'eût jamais commencé, et aussi bien Schopenhauer conclut-il ainsi.»
THÉODORE DURET, «Schopenhauer», Critique d'avant-garde, Paris, Charpentier, 1885